Lamart Michel

Dit de la lumière

Michel Lamart : Qu'est-ce que l'art visionnaire a à voir, à travers la peinture, avec la poésie ? 

Les images d'un subconscient que le pré-romantisme n'avait autrement su nommer. Une certaine forme de rêve. Ou de songerie. Sans doute ! La peinture d'alors (au tournant du XVIIIème siècle) avait compris de longtemps que la jument, en réalité, était un cauchemar (le fameux « Nightmare » de Füssli, 1781)...

Pour moi, hanté par le Grand Jeu – dont on a honteusement censuré le centenaire en 2024 (il n'y aurait donc « bon bec que de Paris » in « Ballade des femmes de Paris », Villon?), ce fut la « révélation-révolution » dont parle Michel Random que produisit en moi ce mouvement jusqu'alors ignoré de ma culture prolétarienne. 

C'était après mai 68. J'étais étudiant en Lettres, rue d'Anjou, et un camarade de terminale, bassiste dans un groupe obscur, m'avait introduit rue Jeanne-d'Arc, à Reims, chez Alain Margotton et sa compagne d'alors, Catherine Potron (surnommée Katouch), laquelle habite aujourd'hui en Australie. Peintre et céramiste (site officiel : catherinepotronartist.com). Ils occupaient un appartement au rez-de-chaussée, dans une cour close, situé dans la rue du sinistre Square des victimes de la Gestapo – ce qui m'impressionnait beaucoup, moi qui vivais alors chez mes parents, né d'un père Résistant s'étant battu en Alsace sous les ordres du Général Leclerc. Je me souviens qu'ils parlaient sérieusement – sous l'impulsion de Katouch ! – de créer un Ashram. Ils rencontraient fréquemment un Guru dont j'ai oublié le nom. Comme les Beatles ! Ce qui avait donné lieu à de nombreuses discussions philosophiques où le sacré le disputait au rock... 

Depuis, nous ne nous sommes plus quittés, Alain et moi.

Il s'installe à Saint-Thibaut (Aisne) avec Patricia Camus (peintre dont l'immense talent est scandaleusement méconnu). Tous deux montent une association, Atelier St Thibaut, pour organiser un mémorable Festival d'Art Contemporain (du 27 juin au 2 juillet 1991). L'idée vient du Maire, Jean Lèbre. Une quarantaine d'artistes vivant dans la région (peintres, dessinateurs, sculpteurs, plasticiens, poètes...) se mobilisent autour du thème de l'art et de la ruralité. Jean prêtera sa grange. Une inter-communalité se met en place pour épauler ce projet utopiste (mai 68 flotte encore dans l'air du temps et dans nos cervelles). Le Ministère de la Culture accorde son soutien. Le catalogue de 72 pages (photos couleur et noir et blanc), accompagné de mes poèmes (six pages), est imprimé en avril. Ce sera Lieux-Dits. Tous les jours, de 10 heures à 20 heures, l'association accueillera le public en présence d'artistes. Les 27 et 28 juin seront plus particulièrement consacrés aux enfants des écoles du département. Le succès est impressionnant. Une expérience d'écopoésie avant la lettre.


Dans le catalogue, Marc Frion présentait le travail d'Alain, sous le titre "Un univers de pierre et de lumière", ainsi :

"Miroir ouvert, le monde visionnaire d'Alain Margotton révèle d'étranges paysages suggérant une géographie onirique, un espace de silence, de liberté, où les formes hybrides sont vivantes, échos impalpables d'une intériorité sous-jacente, d'une palpitation tellurique. Dans une architecture minérale, éclatée, en mutation, lunaire, une effervescence de sinuosités naturelles primitives appellent la lumière, créent un espace ascendant, une profondeur, qui la révèle dans toute son intensité.

Cet univers singulier apparaît comme une oasis intemporelle, un jardin de calme mystère, un refuge de lenteur où la matière s'habille de formes-pensées oubliées, au rythme simple et puissant d'un mouvement dévoilant, comme un jusant, le jeu sibyllin des archétypes, la caresse suspendue d'une prémonition indicible…"


Tout est magnifiquement dit. 

Avec une grâce et une élégance de style quasi huysmansiennes. 

Ensuite, il y eut la réalisation du catalogue de l'exposition personnelle de la Galerie Michèle Broutta (du 17 mai au 3 avril 1997, à Paris), Hors le Monde le monde. Puis la rétrospective du Musée de Soissons, L'Arsenal, Laisser reposer la poussière du monde (du 15 décembre 2007 au 10 février 2008).

Elle nous donna le désir de poursuivre notre collaboration pour réaliser "Lumière Fragments dans la nuit" – titre originel de ce qui deviendra ensuite "Dit de la Lumière"... 


Pour finir sur le thème « Art visionnaire et Grand Jeu », ceci :

René Daumal entreprend, en juillet 1939, son « roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques », "Le Mont Analogue". Il vient d'apprendre qu'il est condamné. Il a trente et un ans. Il meurt de tuberculose à Paris, le 21 mai 1944, sans avoir eu la force d'achever la relation de ce voyage « symboliquement authentique ».

Il se pose des questions essentielles, comme celles que notre « taiseux Alain » ne récuserait pas : « comment raconter des silences au moyen de mots ? Seule la poésie pourrait le faire. » (Gallimard, coll. L'imaginaire, p. 36). À condition, bien sûr, de nous tenir à l'écart des hommes-creux qui « s'enivrent de mots vides, de toutes les paroles vides que nous autres nous prononçons. » (Ibid. p. 99).


Je rêve encore de la traduction picturale qu'Alain eût pu faire du chef-d’œuvre de Daumal. Hélas ! Il lui manquait la connaissance des Lettres, clef d'or pour changer Sogol en logos et s'écrier en chœur avec l'écrivain : 

« Parfois un homme se soumet en son cœur, soumet le visible au voyant, et il cherche à revenir à son origine. » (Ibid. p. 125).


Informations

• Alain Margotton, 21 encres

• Format 15 x 21 cm

• 76 pages

• Parution mars 2026

• Prix annoncé : 19.00 €

• ISBN 978-2-35128-239-7


Auteur

Lamart Michel - Wikipédia

Illustrateur

Margotton Alain


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