Le petit livre amer

de
Jean-Pierre CHAMBON

Illustrations :
Dib Nadia

• ISBN : 978-2-35128-041-6

• format : 16 x 24 cm

• pages : 64

Prix : 16.00 euros



Si le poème n’aspire qu’à « seulement pouvoir garder l’exact souvenir de la saveur des choses », ceux assemblés dans ce petit livre laisseront sûrement à la lecture une pointe d’amertume. Non qu’ils soient abusivement mêlés de tristesse ou dictés par quelque ressentiment, mais parce qu’ils essaient de rendre, de déposer sur la langue le fond d’âpreté de quelques menues expériences. Celles-ci remontent à l’enfance ou reviennent des lointains et conservent leur précieux petit piquant d’étrangeté. Le poème est suscité par des moments d’éblouissement, et plus souvent d’éclipse : on y vacille entre un voile d’obscurité et des excès de lumière - et s’y voit tiraillé entre son ange et son ombre. Heureusement, « quelquefois le monde s’ouvre par la grâce / de quelques mots comme en un tour de clef », même si « les mots dans notre bouche gardent un goût de faim ».





LE PRODIGE ET L’ÉCLIPSE

Quelquefois le monde s’ouvre par la grâce

de quelques mots comme en un tour de clef.

Tout paraît si fluide et limpide, tout s’accorde

en un souffle réactivant le feu des sensations.

Tout est relié par les fils d’un invisible réseau

conduisant le courant d’une électricité mentale.

Tout s’éclaircit, la vue, la voix, et le regard

se fait verbe, et la parole miroir pénétrant.

Du fond du langage s’accomplit le prodige

qui concilie en toute phrase pensée et musique.

Et l’ange nous fait toucher en un rêve éveillé

le grain des peaux, des pierres et des monades.

La langue étant l’organe du goût et de la parole,

les mots dans notre bouche rendent une saveur.

Tel le monde criblé de heurts et de lacunes,

la parole a ses failles, ses trous d’air, ses hoquets.

L’impeccable rhétorique se met soudain à bégayer,

le miroir bancal réfléchit un génie claudicant.

Une éclipse obnubile l’intelligibilité des vocables,

au cœur de leur cristal persiste un noyau aberrant.

La parole n’émet plus qu’un grincement de dents,

les mots dans notre bouche gardent un goût de faim.

Langue tirée, il faut à nouveau faire œuvre de silence,

pour mieux entendre ce qui à travers nous veut parler.